La Fin des cartes ? Le projet

Louidgi BELTRAME, Gunkanjima, 2010, © « Collection FRAC Centre, Orléans »

Louidgi BELTRAME, Gunkanjima, 2010, © « Collection FRAC Centre, Orléans »

L’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne organise un colloque international et, en partenariat avec Kareron, un parcours d’expositions conçu par Isabelle Arvers. Ces deux temps forts de la Biennale Némo viennent conclure le programme art et recherche La Fin des Cartes ? Territoires rêvés, territoires normalisés, initié en 2013. La Fin des Cartes ? débute à Paris le 18 novembre avec un vernissage à l’Espace des Arts sans Frontières qui inaugure ainsi le parcours d’exposition. Le colloque international a lieu les 19 et 20 novembre à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville. Un pré-vernissage aura lieu le 12 novembre au Shakirail, le parcours d’exposition continue ensuite à l’Espace Khiasma, Immanence, et à l’École Nationale d’Architecture de Paris-Belleville.

Résumé du projet

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Ce projet de recherche, résolument interdisciplinaire, à la croisée des chemins de la recherche scientifique et de la pratique artistique, vise, à l’heure de la multiplication des procédés cartographiques 2D et 3D, à questionner la représentation des territoires tant d’un point de vue technologique, scientifique, que politique et urbanistique.

Productrice d’une iconographie captivante, parfois inquiétante, la carte et ses déclinaisons virtuelles (représentations 3D, maquettes numériques urbaines, etc.) est un objet de recherche mais également une méthode pour qui veut aborder la ville du point de vue du design, de l’anthropologie, de l’urbanisme ou de la géographie.

Mais c’est justement ce « faire méthode » qui pose problème. À travers le titre La Fin des cartes ? Territoires rêvés, territoires normalisés, il s’agira de mettre en tension les démarches subjectives et appropriatives que nous adoptons face aux territoires que nous pratiquons, et les outils toujours plus performants et inquisiteurs qui tendent à absorber ces représentations. GPS et « Mappy », les services de géolocalisation et les applications qui génèrent des cartes à la volée, sont-ils encore des procédés cartographiques ? Que doit-on penser des pratiques de cartographie collaborative ? Quel est le rapport entre leurs processus d’élaboration et de représentation des territoires et les techniques cartographiques utilisées par les scientifiques ? Dans quelle mesure laissent-elles encore une place au rêve et à l’imagination ? Ne masquent-elles pas de nouvelles stratégies de normalisation du territoire ? L’ambition du projet est ainsi d’apporter un éclairage sur la « fin des cartes », leur finalité comme leur finitude, leur fascinante beauté comme leur programme normatif, leur sinueux dessin comme leur inquiétant dessein.

Modalités

Le projet se déploie sur deux années (2013 – 2015) à travers l’organisation d’un groupe de travail mobile associant différents partenaires du projet (novembre 2013 – mai 2015), un workshop de recherche (octobre 2013), deux expositions (mai 2014 et novembre 2015), un colloque international (novembre 2015). Une publication sous forme de catalogue intégrant les actes du colloque est également prévue.

Le tout viendra alimenter une base de données, AlterMapping Knowledge Base, dont l’objectif est de répertorier un vaste ensemble de projets cartographiques d’artistes et de proposer un regard critique sur le travail accompli par leurs auteurs.

Présentation, axes de recherche

La carte et le plan

La carte est une représentation conventionnelle d’un espace géographique préexistant : le territoire. Elle est un moyen de le matérialiser, de le baliser. En ce sens, il est plus que jamais question de topographie, d’une écriture normalisée, codifiée, parfois cryptée du territoire qui n’est pas étrangère à la fascination qu’exercent les cartes sur leurs observateurs.

Le plan, qui est à l’architecture ce que la carte est à la géographie, est avant tout un mode de représentation avec ses règles, ses codes, ses conventions. Il est une façon de penser le projet, de le rendre intelligible tant pour celui qui le conçoit que pour ceux qui le réalisent. À n’en pas douter, le plan (et sa grille sous-jacente) constitue, dans le processus de conception, un outil de rationalisation de la ville, des moyens de la penser, de la projeter, d’envisager son extension à l’infini, d’en objectiver les caractéristiques fonctionnelles (circulations, espaces verts, habitations, lieux de travail, etc.).

Vues d’en haut

Cette conception a priori objective du territoire introduit des questions de point de vue et conduit à s’interroger sur les techniques et technologies qui font exister le territoire.
Certaines démarches artistiques intègrent aujourd’hui les photographies produites ou relayées par les instruments d’une autre cartographie que sont les satellites. Cet « œil icarien de l’art » (Christine Buci-Glucksmann) emprunte à un désir déjà très ancien chez l’homme de laisser sur la planète des traces destinées à une instance supérieure, parfois divine. Nombreux sont les créateurs qui s’emparent de cette imagerie d’un monde sous surveillance, que ce soit pour jouer le jeu de l’auto-observation ou pour faire entendre un point de vue plus critique sur ces dispositifs qui viennent nous traquer jusque dans notre intimité.

Mais si une vision moderne de la planification du territoire a pu se développer avec, pour dérive, une possible homogénéisation du territoire, l’architecte ne vise pas nécessairement à quadriller de façon systématique l’environnement. Le travail de planification urbaine associe donc la projection en tant que déploiement d’une idée et la figuration graphique sensible. La nature de la figuration et du mode de schématisation peut, dans une large mesure, orienter l’esthétique des villes et des paysages. Comme la carte, le plan est une extrapolation dessinée, à travers lequel une sensibilité peut se manifester.

Manifestations sensibles du territoire

Bien qu’elle soit, dans l’imaginaire collectif, associée à une objectivité scientifique, la carte « surplombante » est en réalité pure abstraction, figuration sélective de l’esprit, hypothèse imprécise d’un territoire inconnu, représentation approximative et incomplète.

La carte est un appel à la rêverie à travers laquelle l’individu se met à imaginer un eldorado inconnu, des terres vierges, un paradis perdu… Qu’en est-il alors des images produites par le déplacement des piétons perdus dans le dédale des rues, lorsqu’ils dessinent, à leur manière, un plan de la ville et matérialisent par leurs passages d’autres contours ? Les artistes-arpenteurs ont été les premiers à proposer des représentations de leurs chemins de traverse, invitant à penser et à expérimenter autrement l’espace. La cartographie subjective constitue incontestablement une démarche critique nécessaire qui a permis de revoir la manière dont la modernité a pensé et planifié la ville. Elle permet également d’atteindre pleinement la dimension sensible et appropriative de l’acte d’habiter. En recueillant ces paroles vivantes et subjectives qui façonnent la ville – la représentation que s’en font ses habitants (perceptions, usages, imaginaires, mémoires…) – elle engage un processus tant social que politique.
La carte comme outil critique et objet de réflexion sur le monde contemporain L’artiste, au sens large, peut aussi être celui qui dénonce les dérives normalisatrices des cartes. La grille devient alors davantage un modèle qu’il va déformer ou détourner.

C’est alors que la carte peut devenir outil critique. Changer de point de vue, prendre l’air, quitter l’espace contraint de la carte et de la ville, c’est ce que propose Jordi Colomer dans Istambul Map. Dans cette vidéo, la carte apparaît comme un outil impraticable, inadapté ; à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une inadaptation fondamentale de l’être humain qui, en dépit d’une bonne volonté apparente, semble manifester une certaine résistance à cet outil. Et si l’attitude réfractaire du personnage de Colomer incitait à cultiver, comme le fit Walter Benjamin en son temps, l’art de s’égarer ? Sans doute, et bien heureusement, la carte, qui contraint le déplacement autant qu’elle le rend possible, ne résiste pas à l’expérience que nous faisons des villes. À quel moment cette désorientation opère-t-elle ?

La démarche qui consiste à penser l’espace et à représenter le territoire, non plus selon une visée objective et rationaliste, mais en sollicitant l’imaginaire de ses utilisateurs s’est aujourd’hui développée. Tout projet d’éco-quartier se doit d’avoir son artiste attitré, en charge de recueillir ces points de vue hétérogènes. Or quelle est la portée réelle de ces actions ? Dans quelle mesure ce matériau sensible peut-il servir d’outil de modélisation urbaine ? Quels peuvent être les contre-effets de son instrumentalisation ?

Approfondir cette approche critique des cartes en exposant leurs caractéristiques normalisantes, mettre au point une utilisation alternative des instruments de figuration et de circonscription des territoires, développer un outil permettant l’archivage et l’étude des projets cartographiques : voici quelques-uns des objectifs scientifiques visés dans ce projet de recherche.

Project summary

The End of Maps? Dream Territories, Normalized Territories (La Fin des cartes ? Territoires rêvés, territoires normalisés) merges scientific research and artistic practice to question the representation of territories from a technological, scientific, political and urbanistic point of view. Producing imagery that is both captivating and disturbing, the map and its virtual variations (3D representations, digital mock-ups, etc.) are an object of research but also a method for anyone who wants to address the city in terms of design, anthropology, urban planning, history or geography. But this “method” is problematic. Beginning with its title The End of Maps? Dream Territories, Standardized Territories, the project aims to create tension between the subjective and appropriative visions that people have of their territories, and the increasingly powerful and inquisitive tools that tend to absorb these representations.

The project will be take place over two years (2013–2015) through the organization of mobile working groups involving the main project partners, a research workshop (October 2013), two exhibitions (Spring 2014 and Fall 2015), and an international symposium (November 2015). A publication –an exhibition catalog together with the conference proceedings- is also planned (2016). The work done during this period will contribute to a database, Art / Mapping Knowledge Base, which aims to identify a wide range of art-related mapping projects and to provide a critical look at the work done by their authors.

partenaires


image de fond : Myriam Boyer, d’après Stories From The Hills de Myriel Milicevic et Ruttikorn Vuttikorn, et Dronestagram de James Bridle

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