Contre la fin des écarts, des cartographies écosophiques se fabriquent…

Barbara Glowczewski & Christophe Laurens

Barbara Glowczewski (anthropologue, CNRS) et Christophe Laurens (architecte, DSAA Alternatives urbaines, Vitry-s-Seine)
En passant du corps au papier, la mémoire des territoires avait gagné en stabilité, en fiabilité,  et les Hommes en autonomie.
Mais pour cela il avait fallu abandonner la voix/souffle, les écarts liés à l’interprétation chaque fois singulière et l’actualisation permanente des informations orales.
Un bien, la carte, remplaçait un lien, l’habitant. 
Mais bien sûr, comme l’habitant avait son monde propre, la terre, la carte aussi avait le sien, la traduction et ce qu’elle produit : l’artefact.

En passant du papier au numérique, la mémoire des territoires avait gagné en accessibilité et les Hommes en autonomie vis à vis des Hommes.
Mais pour cela il avait fallu abandonner le papier et ses plis, l’échelle, le cadre et la date. Autrement dit toutes les opérations de traduction graphique, spatiale et temporelle.
La photo aérienne se rabattait sur le trait du dessin, l’échelle s’adaptait en permanence selon les besoins de l’utilisateur, le cadre avait purement disparu et la date du document s’actualisait en temps réel.
Un objet connecté, l’ordinateur, remplaçait un objet simple, la carte.
Mais bien sûr, comme l’objet simple avait son monde propre, la traduction et l’artefact, l’objet connecté aussi avait le sien, le mega système technique mondial et ce qu’il produit : la dépendance !

Lorsque les aborigènes d’Australie chantent leurs cartes au fur et à mesure de leurs cheminements pour traverser le désert on pourrait penser qu’ils anticipent les GPS et l’actualisation en temps réel qu’ils réalisent. Oui, mais ce qu’actualisent les aborigènes avec ce « chant des signes » c’est toute la pensée humaine et habitante du territoire qu’ils traversent alors que le GPS n’actualise à chaque seconde que notre localisation, le bon fonctionnement de quelques satellites, de quelques centres de données, de câbles géants, de relais, de notre terminal de réception s’il lui reste encore un peu de batterie et finalement de notre dépendance vis à vis de d’un système qui nous échappe.

Face au google mapping généralisé, d’autres cartographies émergent, que ce soit les peintures aborigènes sur toile, les cartes des habitants d’une favela de São Paulo ou toutes les lignes de fuites écosophiques qui traversent la planète urbanisée.

Publié dans colloque